Jaws un cheval rétif, un cheval pour apprendre
Certains disent que les choses n’arrivent pas par hasard et que la vie nous met parfois dans des situations difficiles afin de faire de nous un être meilleur et plus fort. Je suis cartésienne et pense que la vie est un enchaînement d’expériences dues au hasard et à nos choix, je ne crois pas vraiment au destin….
Je ne sais pas si le fait de croiser Jaws était mon destin (comme certains me le disent parfois) mais bien que cette rencontre avec ce cheval m’ait apporté beaucoup de doutes et de moments de souffrance, cette rencontre m’a obligé à revoir mes objectifs, à me former dans de nouvelles techniques et à renforcer ma conviction qu’une relation de confiance mutuelle avec le cheval prime sur tout le reste.

Partager, pour un monde équestre meilleur ?
J’ai choisi de partager par écrit mon expérience avec un cheval rétif parce que notre cerveau (en tout cas le mien), dans une forme de protection, a tendance à vouloir effacer, avec le temps, les mauvaises expériences vécues. Je voulais le faire avant d’avoir oublié le détail des difficultés au travers desquelles je suis passée.
Se sont pourtant souvent ces mauvaises expériences de la vie qui nous forcent à opérer de grands changements dans nos parcours et finalement à faire de nous des êtres meilleurs et aguerris. Ma philosophie est de penser qu’il n’existe généralement pas de mauvaises expériences mais plutôt des expériences qui par leurs diversités peuvent nous procurer les sentiments aussi variés que notre propre sensibilité nous permet d’appréhender : joie, harmonie, sécurité, peur, tristesse, impuissance, …
Chaque expérience vécue nous construit et nous permet d’avancer dans la quête sans fin de la connaissance du monde et plus particulièrement de la connaissance du monde du cheval.
Après de nombreuses nuits blanches à me dire qu’il y a encore trop de méconnaissance et de raccourcis qui sont pris dans le dressage des chevaux, j’ai décidé de coucher sur papier (ou plutôt sur écran) l’expérience vécue avec mon cheval Jaws.
Je ne pense pas apporter de nouvelles connaissances car tout ou presque a déjà été écrit depuis le philosophe et chef militaire de la Grèce antique Xénophon, en passant par les grands cavaliers classiques des derniers siècles jusqu’aux récentes recherches en matière d’éthologie équine.
J’espère pouvoir partager ma propre expérience vécue avec un cheval particulier et peut être apporter un exemple concret de la méthode que j’ai suivi pour franchir les nombreuses difficultés que j’ai pu rencontrer.
Avant tout, une notion me semble primordiale dans toute relation que nous entretenons avec nos chevaux : chaque cheval est différent , de part ses capacités physiques mais aussi de part ses spécificités psychiques (sensibilité, tempérament, …). Chaque relation avec cet être vivant nécessite une remise en question permanente de nos propres connaissances et la recherche invariable de la méthode et des outils qui seront le mieux adaptés à l’individu auquel nous faisons face.
Ainsi les exercices utilisés avec Jaws pourront, je l’espère, donner quelques pistes , quelques idées pour des cavaliers mais ne sauront sûrement pas répondre à toutes les situations qui pourraient sembler similaires à celles que j’ai vécues.
Premiers contacts
En 2017, je décide de me rendre aux Pays-Bas afin de voir différents jeunes chevaux KWPN de 3 ans à la vente.
Je suis accompagnée d’une intermédiaire qui me fait visiter de nombreuses écuries. En une journée on me présente 11 jeunes mâles non débourrés.
J’avais choisi de me tourner vers un jeune non débourré pour des raisons financières mais aussi parce que je souhaitais faire le travail depuis le début avec un cheval « vierge » qui n’aurait pas encore eu le malheur de connaître de mauvaises expériences avec l’humain.
En fin de journée de visites, nous nous arrêtons dans une écurie de dressage au sud de la Hollande, on me présente Jaws, un jeune bai attaché à la place de pansage et attendant sagement que l’on s’occupe de lui. Je sens en moi une petite voix qui me dit : « celui-ci , il a quelque chose, j’espère que sa locomotion saura me convaincre ». A la première vue de Jaws sur le rond de longe, je me dis « celui-ci me plaît vraiment et se serait un bonheur d’en faire mon futur partenaire de dressage ». Il a une jolie tête, un regard doux et vif , de la puissance, de belles allures. Pour résumer je craque sur ce joli bai.

Après castration, Jaws arrive en Suisse au printemps 2017. Je lui laisse deux mois d’acclimatation durant lesquels je travaille principalement la manipulation de base (soins quotidiens, harnachement, sortie en main, longe aux trois allures,…).
Je l’envoie ensuite chez un cavalier pour son débourrage que je ne me sens pas capable de réaliser étant seule. Jaws accepte très vite le cavalier sur le dos et semble être un cheval assez sûr de lui. Il apparaît néanmoins assez rapidement que c’est un cheval un peu « froid », dans le sens qu’il s’économise dans le travail et n’est pas naturellement attiré par le mouvement en avant.
Je perçois vite qu’il s’agit d’un cheval pour lequel il faudra trouver des moyens pour le motiver à déployer toute sa puissance dans le mouvement en avant. C’est un cheval qui peut aussi devenir explosif si une demande n’est pas claire ou mal préparée.
Après 3 semaines de débourrage, le cavalier professionnel m’informe qu’il n’arrive pas à garder le cheval dans ses écuries par manque de place.
Je le ramène dans l’écurie qui héberge mon autre cheval Boléro.
Un tempérament affirmé
Je continue seule le travail de débourrage sachant qu’il accepte le cavalier sur le dos mais qu’aucune base de contrôle monté n’est encore installée (pas de direction, pas de frein,…).
Je découvre surtout le tempérament de Jaws :
- Un cheval qui s’économise : que se soit au pré, en liberté ou monté, il semble préférer se reposer et manger plutôt que de faire quelques efforts physiques.
- Un cheval indépendant et intelligent qui fait vite savoir si une demande ne lui convient pas : si un exercice ne l’intéresse pas, alors, il sait rapidement déployer toute son intelligence pour trouver des solutions qui lui permettent de revenir à une situation plus favorable qui est généralement l’arrêt.
- Un cheval qui n’aime pas se sentir en situation d’échec : il exprime rapidement sa frustration si un exercice lui semble trop complexe. Je le fais souvent sauter en liberté afin de solliciter le plus « naturellement » possible son désir de mouvement vers l’avant. S’il touche une barre, il exprime généralement son mécontentement par une série de levées de fesses en l’air.
- Un cheval qui peut être explosif, son mécontentement et sa frustration s’expriment généralement par des réactions explosives : levée de croupe , saut en l’air,… Heureusement en liberté mais quasi jamais si je suis sur son dos.
- Un cheval qui aime le contact humain : il aime de l’on s’occupe de lui et sait être d’une douceur surprenante quand on le brosse ou le gratte.
Son manque de volonté de mouvement m’inquiète et je fais une série de vérifications auprès de mon vétérinaire (bilan sanguin, ostéopathe, contrôle radio, alimentation sans céréale,…) . Rien n’est signalé de ce coté .
Son mode de détention semble répondre à ses besoins vitaux : il dispose de chaque jour de 4 à 10 heures de sortie dans un pré et la nuit d’une détention en box terrasse où il peut échanger des contacts avec ses voisins de box. Il dispose de foin à volonté…
Je dis souvent en rigolant qu’il est en phase « ado rebelle, fumeur de joins »….je ne veux pas le brusquer et essaie de le motiver en faisant beaucoup de sorties en forêt. En ballade , il garde aussi ce désir de s’économiser physiquement mais il est un jeune cheval sûr de lui et peu regardant vis à vis des éléments extérieurs.

Après une année de travail avec Jaws celui-ci maîtrise les bases du travail de dressage aux trois allures. Il est devenu un grand cheval avec beaucoup de force mais toujours ce manque d’énergie dans le travail. Rencontrant des difficultés financières, je suis l’avis de différentes personnes de mon entourage qui me conseillent de le vendre…
Je décide alors de renvoyer Jaws en dépôt – vente en Hollande dans l’écurie dans laquelle je l’ai acheté .
Un séjour en Hollande dévastateur
En automne 2018, Jaws a 4 ans et je prends la douloureuse décision de l’envoyer dans l’écurie où je l’ai acheté en Hollande. Je me souviens encore du moment où il est entré sagement dans ce grand camion et où je pensais que nos chemins ne se recroiseraient plus jamais.
On dit souvent que c’est lorsqu’une personne n’est plus là que l’on se rencontre à quel point cette dernière était importante à nos yeux. Dès le départ de Jaws, j’ai ressenti un grand vide et une grande inquiétude, j’espérais qu’il serait acheté par une personne respectueuse qui saurait lui offrir une belle vie.
Le cauchemar commença dès le lendemain matin où je reçus des photos de Jaws blessé , la peau arrachée sur la nuque, autour de l’œil, sur les membres…Selon l’explication du transporteur, après le déchargement des autres chevaux , il s’est retrouvé seul dans le camion et a paniqué. Il a réussi à se détacher et a cherché à sortir du camion par tous les moyens….un guerrier ce cheval…..

Les premières semaines en Hollande furent rythmées par les visites vétérinaires. Jaws ne gardera finalement aucune séquelle physique de cette mauvaise expérience.
Après quelques semaines de récupération, le cavalier professionnel gérant de l’écurie commença à le monter . Très peu de nouvelles me parvenaient et je ne pouvais m’empêcher de demander une fois par semaine des informations afin de m’assurer que tout allait bien. La situation était compliquée car ce cheval était toujours en ma possession et responsabilité mais à plus de 800 km…j’espérais que cette situation ne durerait pas et qu’il serait vendu en 2 ou 3 mois .
Après plus d’un mois de séjour en Hollande, je n’avais reçu aucune vidéo de Jaws monté. Le responsable se contentait de répondre de façon laconique « Il travaille bien, il progresse, je vous envoie une vidéo la semaine prochaine « .
Les semaines passèrent …plus de deux deux mois après son arrivée en Hollande je n’étais plus sûre que mon cheval était encore en bonne santé et dans l’écurie avec laquelle j’avais passé un contrat de dépôt vente. Mes angoisses prenaient le contrôle de mes nuits et je décida de faire un aller / retour pour la Hollande.
En décembre 2018, j’effectue un premier trajet en Hollande afin de rendre visite à Jaws. Lorsque j’arrive à l’écurie, je suis dans un premier temps , soulagée de voir Jaws vivant et qui semble en bonne santé. Le cavalier qui monte Jaws m’explique que le cheval est compliqué, qu’il est arrivé en mauvaise santé et que ça prendra du temps de la remettre « fit ». Une fois monté j’assiste à un « combat de coqs » entre un cavalier de presque 2 mètres qui essaie de pousser le cheval en avant à grands coups de cravaches et un cheval puissant qui se défend en tapant dans les parois …. A ce moment, je pense égoïstement que je préfère ne pas être sur ce cheval récalcitrant et que je n’aurais pas eu la force et le courage pour monter de façon si brutale. Le cavalier me rassure en me disant que ces réactions sont normales et que dans quelques mois le cheval serait prêt pour la vente.
Je repars mitigée , contente de voir que le cheval est apparemment en bonne santé mais inquiète des premières réactions de défense dont j’ai assisté. J’essaie de me rassurer en me disant qu’il est sûrement dans des mains plus compétentes que les miennes….
Les semaines passent et le schéma se répète : aucune nouvelle de Jaws , ni vidéos … juste quelques messages laconiques pour me dire que le cheval progresse mais que ça prend du temps…
En mars 2019, je décide de retourner en Hollande. Je retrouve un Jaws qui a pris du muscle mais qui semble plus distant vis à vis de l’humain. Suite à ma demande, le cavalier monte le cheval sous mes yeux, Le début de travail est chaotique, j’assiste de-nouveau à un véritable combat entre l’homme et le cheval : à la demande de mise en avant du cheval, ce dernier répond par des plaquages de jambes contre les parois, aux coups de cravache la solution trouvée est une fuite ponctuée de quelques ruades, à la demande de mise en main le cheval commence à essayer de se lever sur ses postérieurs…le cavalier finit pas casser ses rênes et sa groom lui en apporte des nouvelles sur le champ. Après plusieurs minutes de combat, Jaws se met finalement dans un travail de dressage plus « conventionnel » mais dans une attitude très très crispée ….
Mes moyens financiers ne me permettent pas le rapatriement de Jaws en Suisse …je suis mentalement et physiquement épuisée par des nuits d’anxiété liées à la situation…je ne me sens pas compétente ni assez forte pour reprendre un cheval avec une telle puissance et qui a développé des réactions si violentes . Après discussion le cavalier professionnel s’engage à publier des vidéos pour la vente dans 2 mois …
Je retourne en France très perplexe et pas vraiment rassurée …par peur , doutes et cachée derrière un pseudo positivisme qui ne me caractérise généralement pas , je garde un petit espoir que les choses s’arrangent, que Jaws s’apaise et qu’il puisse trouver une bonne maison.
Des vidéos pour la vente sont enfin réalisées, le cheval est transpirant et crispé. Le commentaire accompagnant la vidéo mentionne que le cheval est réservé à un cavalier professionnel …
Quelques semaines plus tard le gérant de l’écurie m’annonce qu’il rencontre des difficultés pour partir au galop . Il me suggère d’amener Jaws en clinique pour faire des radios complètes encolure, dos et membres . J’accepte bien évidemment mais rien ne semble anormal au niveau physique.
Le cavalier professionnel concède qu’il rencontre des difficultés avec ce cheval après 9 mois passés dans son écurie ! J’ose lui suggérer que, peut être, la méthode utilisée ne convient pas à ce cheval …fâché il me répond que si je ne suis pas contente je peux reprendre le cheval sur le champ ! Aucune remise en question de la part de ce cavalier arrogant et malhonnête. Je constate malheureusement que le monde équestre est rempli de ce genre d’individus alors que pour ma part la relation avec le cheval devrait nous apprendre à nous remettre en question en permanence car il ne s’agit pas d’un vélo mais d’êtres vivants avec des personnalités propres à chaque individu qui rendent l’équitation une discipline pour laquelle rien n’est jamais acquis…
Après 10 mois catastrophiques passés en Hollande, je décide de sortir Jaws de cette écurie …je ne sais pas vraiment quoi faire de ce cheval devenu dangereux.
Avant qu’il entame son trajet vers la France, je souhaite me rendre compte par moi même du comportement actuel de Jaws …avoir un point de repère pour la suite . Je prends mon courage à deux mains et demande à le monter en Hollande.
Le cheval est d’abord longé puis amené avec difficulté au manège. Il doit être tenu pour être monté Je commence doucement à marcher au pas , puis demande le trot . Le cheval est très crispé, coincé par des rênes allemandes et en même temps dur dans la main. Après quelques tours au trot je place mes aides pour demander le galop , il se fâche, se cabre en tournant sur ses postérieurs …il est à la limite de basculer en arrière…je ne veux pas me tuer et décide de travailler au trot dans le calme et arrête la séance une fois les tensions redescendues.



J’organise son déplacement chez un cavalier de dressage en France , pas trop loin de la frontière Suisse. Je me dis que je fais encore un essai avec un cavalier professionnel et que si les choses ne se passent pas bien je pourrais toujours venir récupérer le cheval en van .
Jaws effectue le trajet depuis la Hollande vers la France où il est placé en dépôt vente chez un cavalier pro spécialisé dans la vente de chevaux. Je lui ai auparavant annoncé que le cheval avait développé de grosses défenses et que je souhaitais avoir des nouvelles régulièrement sur son comportement dans le travail.
Deux semaines après son arrivée le cavalier m’informe qu’il ne souhaite pas garder le cheval. Apparemment Jaws l’aurait fait traverser la carrière de dressage et depuis le cavalier n’arrivait même plus à le monter , ni même au pas . Je lui demande de le garder encore deux semaine sans le monter le temps que je trouve une solution ….
La rétivité
Je souhaitais faire un point sur le comportement développé par Jaws à son retour de Hollande. Il était ce que l’on appelle généralement un cheval rétif .
Les signes connus de la rétivité sont un cheval qui se cabre , qui part en arrière, se bloque, refuse d’avancer, etc. Jaws avait une panoplie de signaux qui montraient son refus total de toute interaction avec l’humain :
- S’il était lâché en liberté alors il se détournait de l’humain en allant si possible à l’endroit le plus lointain de ce dernier
- Si on lui demandait de se déplacer, il pouvait facilement viser la personne au sol avec ses postérieurs
- Il bougeait au montoir
- Une fois le cavalier dessus, généralement il refusait même d’avancer d’un pas, toute demande insistante de mouvement en avant enclenchait soit des mètres de reculés ou un cabré
- Son attention était focalisée sur l’environnement extérieur, il n’était pas serein et chaque bruit pouvait déclencher une réaction de fuite
- Si dans un bon jour, il était possible de marcher au pas il refusait la piste, cherchait en permanence le retour au milieu du manège
- L’impression dessus était d’avoir un cheval qui pouvait à tout moment exploser et tenter de nous mettre à terre ; un cheval sans aucune direction qui pouvait aussi foncer violemment sur un autre cheval présent dans le même espace, etc.
Dans son livre « Le cheval difficile » , Bernard Maurel explique que « les malentendus techniques, incompréhensions réciproques, exercices prématurés ou mal à propos , brutalités, toutes ces raisons peuvent facilement amener un cheval à se rebeller. »
Catherine et Michel Henriquet dans leur livre « Comportement et dressage », stipulent que « La première et dernière précaution à observer tout au long de l’éducation du cheval est de ne jamais opposer les aides de propulsion aux aides de rétention et de direction. C’est le « main sans jambe et jambes sans main » de Baucher . Quatre vingts pourcents des rétivités, des acculements, des cabrer, sont créés par la maladresse suprême qui consiste à propulser un cheval en avant et à bloquer l’impulsion provoquée par la main. »
Se faire entourer des bonnes personnes
Jaws était devenu un cheval invendable et dangereux et n’ayant aucune expérience avec les chevaux ayant développés de telles défenses et n’étant pas résolue à le mettre à la retraite ou à l’abattoir (comme certains me le suggéraient), il fallait que je trouve une solution pour ce cheval.
Il est important de savoir reconnaître ses limites et de s’entourer de personnes expérimentées. Ce n’est pas toujours facile d’accepter son incompétence et de se prendre quelques claques à la figure 😉
Jaws allait me demander de revoir complémentent certaines façons de faire car jusque là, j’avais toujours travaillé avec des chevaux qui collaboraient volontiers ou plutôt que l’on avait pas dégoûtés de toute interaction avec l’humain. Jaws allait me demander de sortir de ma zone de confort, de lutter contre des automatismes qui ne fonctionnent pas sur ce genre de cheval, de me remettre en question, d’écouter et d’apprendre….
Les chevaux nous rappellent que nous n’avons jamais fini d’apprendre….
Je ne remercierais jamais assez les personnes qui ont su toutes m’apporter des clefs de compréhension et ont partagé une partie de leurs connaissances afin de me faire avancer.
Je les citerai par ordre chronologique :
- Hélène Panchaud : qui me suivait déjà avec mon précédant cheval et qui a su m’orienter vers les bonnes personnes pour reprendre le travail de base. Son ouverture d’esprit, son soutien moral pendant les longs mois d’hiver, sa capacité à ne jamais douter de Jaws, son suivi et conseils m’ont permis de ne pas abandonner.
- Antoine Cloux et Maud Burnier : par leur grande expérience dans la reprise de chevaux difficiles, ils sont est intervenus au début de ce processus pour m’aider à changer mon regard sur l’apprentissage du cheval et à trouver de nouveaux outils.
- Alicia Buttet : qui a pu trouver les clefs pour me reconnecter avec mon cheval et qui m’a accompagné à pied et en selle au tout début de ce travail de remise en confiance. Elle m’a apporté des outils et une philosophie qui étaient nouveaux pour moi et n’a pas compté son temps faisant toujours preuve d’enthousiasme et d’une réelle volonté de partager ses connaissances.
- Patricia Coudurier : qui est doté d’une capacité impressionnante de dresser tout type de cheval, dans le respect de son intégrité et l’amener vers les exercices les plus techniques en dressage. Elle a su partager sa longue expérience dans le dressage de jeunes chevaux et de chevaux « délicats ».
A l’inverse, j’ai dû me battre contre le regard d’une partie du monde équestre qui a du mal à évoluer, encré parfois dans des méthodes basées sur la soumission de l’animal sans tenir compte des dernières connaissances dans le domaine de l’éthologie et notamment des mécanismes d’apprentissage chez le cheval.
J’ai encore trop souvent entendu « Il fait expert d’avoir peur » , « il cherche des excuses », « c’est une charogne », « il faut lui montrer qui est le maître », …
Le monde équestre est peuplé de personnes qui ont des idées et avis sur beaucoup de sujets sans jamais y avoir été confrontés. Beaucoup de cavaliers pensent que si une méthode a fonctionné avec un cheval alors elle fonctionnera avec tous et il faut reconnaître que le jugement et remarques des personnes qui gravitent dans votre écurie peut parfois être une charge supplémentaire à gérer.
Outre les difficultés rencontrées avec mon cheval, la gestion du regard extérieur ne fut un poids supplémentaire . Il n’était pas facile pour moi de devoir rencontrer des difficultés avec des exercices aussi simples que marcher au pas à la piste, passer dans un coin un peu regardant, faire une transition pas / trot après avoir monté mon précédant cheval jusqu’aux exercices du St Georges.
Il est nécessaire de mettre sa fierté de coté et de suivre sa ligne, de suivre son cœur et les recommandations de personnes bienveillantes et compétentes.

Les principes de base
La rééducation d’un cheval rétif peut être effectuée selon les principes de l’apprentissage en utilisant des méthodes basées sur le renforcement positif et négatif
Les théories de l’apprentissage
Burrhus Frederic Skinner apporta une contribution majeure en psychologie par son concept de conditionnement opérant. L’apprentissage skinnerien repose ainsi sur deux éléments, le renforcement et la punition, pouvant chacun être soit positif soit négatif. Ces termes doivent être pris dans le sens précis du conditionnement opérant :
- renforcement : conséquence d’un comportement qui rend plus probable que le comportement soit reproduit de nouveau
- punition : conséquence d’un comportement qui rend moins probable que le comportement soit reproduit de nouveau
Dans le travail avec les chevaux le renforcement sera privilégié afin de garantir la relation de confiance avec l’animal.
Un renforcement peut être soit :
- positif : par l’ajout d’un stimulus agissant sur l’organisme (par exemple de la nourriture, un grattage, ….)
- négatif : par le retrait d’un stimulus agissant sur l’organisme. (il s’agit généralement du retrait d’une pression que peut être la jambe, le licol, etc.). La situation inconfortable s’arrête au moment où le cheval produit l’action souhaitée
Le conditionnement opérant a pour but que le cheval fasse volontairement une action suite à une demande de son dresseur.
La notion de timing est primordiale
Le renforcement selon Skinner doit se faire dans un temps le plus proche possible de la réponse du cheval. Plus il est immédiat plus il sera efficace.
Cette immédiateté permet au cheval de faire le lien entre la demande du cavalier et la réponse qu’il a donnée.
Dans le cadre d’un renforcement négatif si celui ci n’est pas appliqué au bon moment alors au lieu de renforcer un comportement nous risquons de désensibiliser le cheval à notre stimulus (par exemple : pression de jambe ou de la main qui ne s’enlève pas pas quand le cheval donne la bonne réponse).
Le timing correspond aussi à la notion de tact équestre
Laisser gagner
La notion de « laisser gagner » fut pour le moi celle qui modifia le plus ma façon de travailler les chevaux.
Cette notion pourrait se définir ainsi : » Je lui donne un objectif tout en lui laissant la possibilité de faire des erreurs puis de trouver des solutions et de décider de lui-même de faire les bons choix. » Cette approche de laisser la possibilité au cheval de faire ces propres erreurs était assez nouvelle pour moi car généralement j’avais appris à tout mettre en œuvre pour que le cheval ne fasse pas d’erreurs . Cette façon de faire rend l’erreur acceptable et même bienvenue car elle fait partie du processus d’apprentissage, tout le travail devient ainsi moins stressant, se fait dans le calme et sans contrainte physique.
Ainsi, mon idée doit devenir l’idée de mon cheval, le travail avec l’humain devient alors intéressant et agréable et ne représente plus une contrainte.
Concrètement notre interaction avec le cheval va consister à lui poser des questions par des codes (posture, voix, etc.) préalablement établis.
On laisse alors le cheval proposer des solutions en le laissant faire ses choix, ses erreurs et s’il va dans le sens que l’on souhaite alors on tachera à ce que ce choix devienne aussi la solution pour lui par un renforcement négatif (retrait du stimulus aversif comme le retrait d’une pression) ou positif (ajout d’un stimulus agréable comme donner une friandise). Ainsi le cheval gagne quand il a trouvé la réponse que l’on souhaite , et la phase d’essai / erreur permet une meilleure assimilation de l’exercice.
Exemple 1 :
Jaws était devenu très réactif à son environnement et tout objet présent dans l’environnement de travail pouvait devenir source de peur et de stress.
Dans l’idée de « laisser gagner « , si un objet était source de peur alors l’éloignement de celui-ci devait devenir désagréable, par la demande d’exercices connus, par exemple. Le cheval n’était à aucun moment contraint à rester vers la source de sa peur et il était libre de ses trajectoires. Par contre, toute tentative de rapprochement de l’objet était encouragée par l’arrêt de la demande de travail afin de rendre cette proximité une zone de confort. Ainsi le cheval expérimente par lui même et par répétition choisira de s’approcher de l’élément qu’il cherchait auparavant de fuir. L’apprentissage peut encore être renforcé par une récompense comme une friandise ou une descente de cheval à l’endroit qui était auparavant anxiogène.
Exemple 2 :
Au départ, il n’était pas possible de faire avancer Jaws même un pas en avant car il avait appris que généralement le reculé ou le cabré permettaient l’arrêt d’une pression de jambe,
Par contre, il était possible de lui demander de mobiliser ses hanches, il ne semblait pas avoir appris de défense dans ce mouvement.
Ainsi une demande de mouvement en avant était proposée avec les aides que je souhaitais mettre en place pour la suite : bassin, mollet , talon. Si la réponse proposée n’était pas le mouvement en avant alors je demandais un désengagement des hanches assez ennuyant pour lui. S’il amorçait un petit mouvement en avant alors je cessais toute demande et tentais de rendre cet effort le plus agréable pour lui. Mètres par mètres il devint possible de le marcher au pas.
Chaque exercice devenait une proposition avec une récompense immédiate dès que la réponse allait dans la direction que je voulais.
Regagner la confiance et l’envie : rétablir la connexion
Afin de pouvoir travailler en harmonie avec les chevaux, il est essentiel que ces derniers puissent associer le contact avec l’humain avec quelque chose d’agréable. Il est important de susciter l’intérêt et le confort dans la relation : trouver ce qui éveille l’attention et la motivation du cheval (jeux à pied , passage de petits obstacles,..).
Exemple 1 : mettre du jeu dans le travail
De part ses mauvaises expériences avec l’humain, Jaws cherchait à fuir sa présence . Il était important de regagner sa confiance et son envie d’interaction et ceci allait demander beaucoup d’énergie et de temps.
Afin que le manège devienne aussi un endroit agréable , les premiers temps nous avons travaillé en liberté afin le familiariser avec son environnement en limitant les contraintes.
Le but était à la fois qu’il puisse évacuer son trop plein d’énergie et commencer à instaurer des premières interactions.
Le plus gros défit, pour moi, était de devenir intéressante pour mon cheval. Étant par nature plutôt introvertie et il fallait que je devienne plus démonstrative dans mes demandes et récompenses et installer une sorte de jeu dans le travail.
Des exercices simples et interactifs étaient proposés en liberté comme des transitions d’allures, des changements de direction, le passage de petites barres au sol.
Le jeux était aussi développé par la découverte de toute sorte de nouveaux objets : barres en mousse, ballons, quilles,… Ce travail de découverte permettait aussi de désensibiliser le cheval à toute sorte de nouveaux objets.
Il fallait apprendre à lâcher prise, perdre un peu le contrôle pour un peu plus de folie dans mes gestes , ne pas hésiter à caresser énergiquement le cheval sur l’encolure , la tête, la croupe, par exemple. Être plus vivante et intéressante pour mon cheval .
Exemple 2 : Rendre les moments partagés agréables
Il était aussi important que les moments passés avec mon cheval ne se résument pas seulement à des exercices et attentes de sa part.
Il était nécessaire de pouvoir passer du temps « à ne rien demander » et à lui rendre la vie plus agréable. Les séances de brossage, les promenades en main avec pause broutage étaient des moments privilégiés permettant de renforcer notre confiance mutuelle.

Éviter toute situation à risque : le contrôle des pieds
Les priorités dans le travail de Jaws étaient de retrouver sa confiance mais aussi de gagner en contrôle afin de ne pas se mettre en danger.
Le développement du contrôle se mis en place, tout d’abord, par différents exercices au sol.
Le travail au sol présentait de nombreux avantages :
- Le risque était moindre car nous n’étions pas sur son dos.
- Jaws n’avait pas eu de mauvaises expériences avec le cavalier à pied et donc ne présentait pas de défenses dans ces exercices.
- Une fois monté les mêmes codes appris dans le calme pouvaient être répétés.
- Les nouveaux codes ne s’apparentaient pas à des situations de stress déjà vécues.
Tout comme le travail monté, le travail au sol demande au cavalier d’apprendre de codes précis qui font aussi partie d’un apprentissage, afin de pouvoir développer une gestuelle précise, efficace et qui assure aussi la sécurité.
J’insiste sur le fait que ce travail doit être encadré si les connaissances ne sont pas suffisantes. Dans le cas de chevaux ayant développé des défenses, je recommande de se tourner vers les professionnels de la rééducation. Le but n’étant pas de proposer ici une telle formation mais plutôt de partager mon expérience et de donner des pistes de solutions, je donnerai quelques exemples parmi une multitude d’exercices existants.
Pour tout cheval, le contrôle des pieds permet de se positionner comme leader. Ainsi le cheval doit respecter mon espace personnel dans un premier temps et aussi les consignes que je vais lui demander, en tant que partenaire. Devenir leader pour notre cheval c’est devenir un référant qui pourra le guider, le rassurer et auprès duquel il se sentira en sécurité. La sécurité est un point très important pour le bien-être du cheval. En effet, tout en sachant que nous ne sommes pas un cheval, il sera rassuré de retrouver la hiérarchie qu’il peut trouver dans son environnement naturel là où tout troupeau a besoin d’un leader, pour prévenir le groupe d’un danger par exemple, ou apporter du confort.
Exemple 1 :
L’apprentissage du contrôle des pieds était nécessaire afin de pouvoir disposer d’outils pour réagir à une éventuelle défense.
Bouger le cheval par sensation (pression directe)
Afin de pouvoir bouger différentes parties du cheval, on applique une pression directe sur le cheval ou sur le licol. Le cheval ne doit pas utiliser le réflexe d’opposition mais doit céder à la pression. Le réflexe d’opposition peut se décrire comme le fait d’aller contre la pression. Vous appuyez, il s’appuie. Vous tirez, il tire. Lorsque le cheval cède à la pression, celle-ci doit immédiatement s’arrêter afin qu’il puisse trouver du confort.
Dans ce thème on retrouve des exercices comme :
- Mobiliser les antérieurs et les postérieurs avec une pression de votre main
- Obtenir le reculé et le ramené par pression sur le chanfrein ou le licol
La mobilisation des hanches allait devenir un outil indispensable pour la reprise du travail monté. Celle-ci allait permettre un dégagement qui limiterait la possibilité de prendre appuis pour se cabrer.

Bouger le cheval par suggestion (pression indirecte)
Les mêmes exercices appris par sensation peuvent être progressivement demandés par suggestion. Généralement on associe le code préalablement appris par sensation pour le combiner par un code corporel afin de pouvoir ensuite n’utiliser que ce dernier. On demande au cheval de bouger en étant à distance. Le contrôle de notre langage corporel est alors essentiel.
De nombreux exercices de mobilisation sont disponibles dans des livres, sites web etc. La description de ceux-ci ne présenterait donc pas vraiment d’intérêt.
Exemple 2 :
Le contrôle des pieds consiste aussi à pouvoir obtenir l’immobilité et ainsi lutter contre l’instinct premier de fuite.
Un bon exercice est de vérifier l’immobilité au montoir. Le montoir ne doit pas être une situation de stress ou d’impatience pour le cheval.
Dans un premier temps, il est nécessaire de vérifier que le cheval reste immobile dans des flexions latérales depuis le sol, si on tape sur la selle, si un étrier vient lui toucher les ventre, etc. Il faut s’assurer que le cheval n’aie pas de réactions face à toutes les erreurs que pourrait faire un cavalier lors du montoir.
Ensuite, je varie les exercices de monte et remet pied à terre dans une attitude neutre et de relâchement si le cheval est resté immobile :
- mettre le pied dans un étrier,
- poser ma hanche sur la selle sans passer la jambe, demander une flexion gauche puis droite depuis cette position,
- monter et m’asseoir sur le cheval , caresser, gratter puis redescendre, etc.
Les exercices sont multiples, le but est d’adopter une diversification dans notre position et toujours récompenser l’immobilité par le confort. Pouvoir redescendre à tout moment afin de dissocier le montoir de la mise en avant.

Travailler selon la règle des 6P
J’ai trouvé très intéressant la règle des 6 P du Colonel Christian Carde qui doit accompagner notre travail de tous les jours avec notre cheval . Voici comment ce dernier définit ces 6 P :
- Préparer : Tout ce que l’on va demander, mouvement, changement d’allure, transition ou autre doit être soigneusement pensé avant la mise en application. Ceci est d’autant d’ordre psychique que physique.
- Patience : Cela consiste surtout à ne pas en manquer. Les gestes d’impatience peuvent profondément et durablement marquer les chevaux.
- Précision : Toute imprécision dans nos gestes ou demandes trouble le cheval , ou génère du flottement dans l’exécution par incompréhension. A chaque action un ordre clair et précis.
- Progressivité : Elle prohibe toute brusquerie dans nos actions qui doivent se faire sentir dans la douceur , la fermeté si nécessaire puis revenir à la douceur. mais elle conduit aussi du simple au composé, du facile au difficile.
- Persistance : Tant que l’on a pas été obéi , il faut rester gentillement persévérant, C’est notamment le cas dans la demande d’une cession.
- Primer : il faut récompenser dès que notre partenaire obtempère.
A suivre…
Quelques références
- Le cheval difficile, Bernard Maurel, 2021, éditions Vigot
- Comportement et dressage, Catherine et Michel Henriquet, 2009, éditions Belin
- Comment le cheval apprend-il, bien l’éduquer en suivant les théories de l’apprentissage, IFCE avec Léa Lansade (chercheuse en éthologie à l’IFCE) et Olivier Puls (écuyer du Cadre noir), 2021, IFCE
- Le dressage et la compétition, Christian Carde, 2014, édition Belin
- La Méthode la Cense, La Cense, 2020, édition Delachaux & Niestlé
- Le jeune cheval, La Cense, 2017,édition Delachaux & Niestlé
- STEP1, Andy Booth
